EXPRESS
CÔTIER : une journée à longer les îles
Vesterålen et Lofoten ... récit
Il est
près de 8 heures 30 en ce matin de juillet et il est
là, imposant avec ses 122 mètres de long,
accosté au quai d'Harstad, petite ville de
Norvège située à près de 300
kilomètres au nord du Cercle Polaire Arctique.
Lui, c'est le M/S Richard With, un des Express Côtier
qui tout au long de l'année longe les côtes
norvégiennes reliant et ravitaillant les ports entre Bergen et
Kirkenes.
Plus que quelques minutes avant d'embarquer à bord, notre
destination ? Les îles Lofoten où nous devons
séjourner.
Sur le quai,
des ouvriers s'activent et chargent dans les cales des palettes de
marchandise alors que quelques passagers sans bagage regagnent le
bateau. Probablement des voyageurs effectuant le périple
depuis le nord et qui viennent de profiter de l'escale matinale pour
faire un petit tour dans la ville. Découvrir Harstad, son
port, ses pontons de bois et un peu plus loin sur la colline qui
surplombe la ville ses jolies maisons colorées ; toutes sont
entourées de végétation, pelouses et arbustes
verdoyants et même par des lilas fleuris qui parfument
agréablement l'atmosphère. Etonnant, des fleurs
à cette latitude ! Un des effets du fameux Gulf Stream qui
adoucit la climat arctique de la région.
Les amarres levées, les moteurs se mettent à gronder
alors qu'une épaisse fumée noire s'échappe des
cheminées du navire
le départ !
Postés sur le pont à observer le paysage, un haut-parleur nasillard soudain nous fait sursauter, c'est l'annonce en plusieurs langues de la première curiosité du parcours : sur la côte, juste après les dernières maisons de l'agglomération, on aperçoit l'église de Trondenes. Des murs blancs, un toit rouge, une architecture rénovée qui ne témoigne pas vraiment de l'histoire du lieu. Ici, dès l'époque Viking, l'endroit était un " Thing ", une sorte de parlement-tribunal. Un peu plus haut sur la colline, caché en partie par les arbres, il y a un autre témoin d'une histoire plus récente. Datant de la dernière guerre, c'est le monstrueux canon " Adolf " ça y est, à la jumelle je le distingue !
Un petit vent frais nous fait quitter le pont-avant et emprunter les coursives. Le moment pour nous de découvrir l'intérieur de ce spacieux bateau. Salons, cafétéria, bar, une petite boutique de souvenirs, un coin de jeux pour enfants, un salon télé . un ascenseur, et nous voilà dans un couloir sans fin avec une succession de portes numérotées, les cabines des passagers sans intérêt !
Non, le lieu le plus intéressant dont le confort est appréciable, c'est le salon panoramique " Horisjon ", la meilleure situation pour contempler le paysage tout en étant bien sûr à l'abri. Mais en été, avec près de 700 passagers à bord, les places sont très convoitées en voici de libres, parfait.
Sous nos yeux, les paysages de l'île de Grytøya défilent lentement, des panoramas souvent identiques, de hautes montagnes dont les sommets se perdent dans les brumes dominent les verts pâturages. Un vert soutenu qui contraste avec une succession de fermes aux murs peints en rouge.
Une relative monotonie et peu à peu mon regard cesse de fixer l'horizon pour s'orienter vers l'intérieur du salon et observer les occupations des passagers qui m' entourent. Quelques scènes de la vie à bord de l'Express côtier C'est peut-être les éclats de rires, bruyants et répétés de ces mamies permanentées qui a attiré mon attention, elles sont bien entendu placées en première ligne et occupent les meilleures places d'où la vue est imprenable même si elles ne jettent que très rarement un il à travers la baie vitrée ! Leur stratégie pour squatter ces bonnes places est imparable, si elles vont faire un petit tour, elles laissent sur leur fauteuil leurs gros sacs afin de bien signaler aux envieux que les fauteuils sont occupés à la journée, petites malines ! Le couple qui passe à mes côtés cherche désespérément une place, voilà qu'ils en trouvent à côté d'un jeune, écouteurs rivés aux oreilles, regard tourné vers le plancher et dont la tête oscille au rythme d'une musique que l'on imagine techno Deux autres sont allongés sur une banquette et semblent finir leur nuit, sans doute le prix élevé des cabines a paru trop cher à leur budget de globe-trotter.
Il y a aussi des passagers très organisés, carte et guide en mains, qui ne lâchent pas des yeux le paysage, ils essayent de retrouver le nom de chaque montagne, fjord ou village aperçus. D'autres profitent de ces moments pour s'adonner à la tache fastidieuse des cartes postales, essayant de personnaliser chaque texte et de n'oublier personne surtout pas la tante Yvette !
Devant moi une scandinave, sa blondeur en témoigne, a les yeux plongés par intermittence dans un livre finalement l'occupation favorite de nombreux passagers. Comme eux, j'ai sorti de mon sac un livre, une (re)lecture qui s'imposait ici, le récit de Claude Villers à propos de ses impressions de voyage sur l'Express Côtier. Ouvert au hasard, je tombe sur un épisode très agité de son périple automnal. " A quatre heures, nouveau réveil brusque, un sursaut me soulève de mon matelas, je m'agrippe des deux mains à mes draps. Le navire se cabre, je suis rejeté contre la paroi et et ça continue. J'entends mes valises s'écraser au sol. "*. L'évocation de cette tempête me donnerait presque le mal de mer Pris par ce récit me voilà jetant un coup d'il à l'extérieur, comme pour me rassurer, les eaux ce matin sont bien d'un calme apaisant.
Nous quittons les rivages de Gritøya et on aperçoit maintenant au loin l'île d'Andøya, un relief montagneux qui prend avec l'éloignement et le voile de brume qui l'enveloppe une teinte gris bleutée.
Retour
à ma lecture, c'est bien sûr le passage qui
évoque l'itinéraire que nous empruntons qui
m'intéresse le plus. Dans son récit Cl. Villers nous
apprend que dans le chenal de Risøyrenna il est très
fréquent d'observer des phoques : "
minuscule tête
ronde, nez au vent au-dessus de l'eau frissonnante, fendant la mer
Ils sont des dizaines à nager, indifférents,
tranquilles, vers les rochers approchants. "*. Il n'en faut pas plus
pour que je sorte sur le pont, jumelles à la main. J'ai beau
scruter de tous côtés, je ne vois que des rochers et de
l'eau et pas une petite tête moustachue qui n'émerge de
la surface
ce n'est pas grave car le reste du paysage vaut le coup
d'il.
Le Richard With emprunte le chenal de
Risøyrenna. Ici, les hauts-fonds ont été
dragués en 1922 pour permettre le passage des navires de
l'Express Côtier, un étroit corridor bien
délimité par une longue série de balises ; la
navigation est délicate, à cet endroit il n'y a que 7
mètres de profondeur ! Une très courte escale est
prévue au village de Risøyhamm, juste le temps de
décharger quelques marchandises et pour nous le temps
d'observer le pont de 750 mètres qui enjambe le chenal et
relie l'île d'Andøya à celle
d'Hinnøya.
C'est à l'escale suivante de Sortland, ville principale des îles Vesterålen et importante base navale que nous mettrons pied à terre. Pas pour admirer les garde-côtes de la marine norvégienne amarrés au quai mais pour voir de plus près la petite église de bois qui trône sur la colline. Plusieurs passagers, comme nous, pressent le pas en direction du monument, l'escale n'est que d'une demi-heure et l'on sait que l'Express Côtier n'attend pas les retardataires ! Arrivés devant le porche, la porte entre ouverte nous permet de découvrir le superbe intérieur fait de boiseries peintes, de plus un trompettiste répète sa partition ; on lit la satisfaction sur les visages des visiteurs sauf sur celui du pasteur qui l'air un peu contrarié nous explique que normalement l'entrée est interdite pendant les répétitions. Dommage car cette visite avait bien débuté.
De retour à bord, nous assistons depuis le pont extérieur à ce nouveau départ, le bateau quitte lentement le port et poursuit son chemin en longeant les côtes de l'île de Langøya.
Une
navigation tranquille jusqu'au port de Stokmarknes. En apercevant la
ville on distingue la silhouette d'un navire de croisière mais
qui n'est pas à quai mais en cale sèche
c'est le
Finnmarken, un ancien de la ligne des Express Côtier qui
naviguait dans les années 50 et qui de nos jours finit
joliment sa carrière ici, à l'Hurtigruten Museum
(Musée de l'Express
Côtier).
Ce port n'a pas été choisit au hasard comme
témoin de l'histoire de cette ligne mythique pour les
Norvégiens. En effet, Stokmarknes est la patrie de Richard
With qui fonda la compagnie des Express Côtier en 1881. Une
petite révolution à l'époque pour les ports
perdus du nord du pays, ils se voyaient ainsi reliés et
desservis toute l'année, la fin en quelque sorte de
l'isolement du Grand Nord.
Evidemment lors de l'escale nous visitons ce musée où
tout ce qui concerne l'histoire de cette ligne est rassemblée,
et de belle façon. Films, photos, maquettes mais aussi des
reconstitutions grandeur nature d'un poste de commandement ou des
cuisines par exemple. Beaucoup d'objets qui ont marqué
l'histoire de ces bateaux sont exposés comme cette grosse
cloche qui amuse les enfants qui n'hésitent pas à la
faire tinter en passant (euh ! moi aussi je l'ai fait retentir
).
Une passerelle où sont affichées les photos de chacune
des 34 escales de la ligne conduit au Finnmarken. En parcourant les
ponts, coursives, couloirs et ces salles sans vie, c'est une
atmosphère particulière que l'on ressent, entre
nostalgie et abandon.
Après cette visite presque au pas de course, il est temps de regagner notre bateau. Sur le quai, une jeune norvégienne, chevelure blonde, chemisier blanc, robe traditionnelle bleue, entonne pour les touristes un chant folklorique, histoire de gagner quelques couronnes un refrain en boucle, ma fois agréable à l'oreille avec des intonations nordiques qui évoquent presque du Björk !
Place maintenant au passage le plus spectaculaire de cette journée de cabotage, notre Express Côtier s'engage dans le détroit du Raftsundet, un corridor encaissé cheminant sur 20 kilomètres entre les îles Vesterålen et Lofoten. Des paysages grandioses avec ces hautes cimes encore nimbées de nuages, ces falaises abruptes et ces îlots rocheux qui jalonnent le trajet. Mais le moment le plus attendu de l'après-midi, c'est le célèbre Trollfjord. Pour l'occasion, nous sommes nombreux à nous diriger vers l'avant du bateau, il faut même jouer des coudes pour être bien placé, le Richard With oblique maintenant vers la droite puis vers la gauche afin de s'engager dans ce fjord majestueux d'à peine 2 km de long. Une chance, la luminosité devient plus soutenue, on devine le soleil à travers les nuages, c'est sûr, les trolls sont avec nous ! En passant dans sa partie la plus étranglée, la coque de notre bateau semble presque caresser les rochers qui se reflètent à merveille sur des eaux parfaitement lisses. Pour cette délicate navigation, les moteurs sont au ralenti nous laissant entendre l'apaisant bruit des cascades qui dévalent les parois rocheuses. Reste le demi-tour au fond de ce cul de sac, une manuvre difficile qu'effectue lentement mais avec brio notre Commandant. Le Trollfjord, un des grands moments d'une croisière sur l'Express Côtier !
Rentrés à l'intérieur, nous retrouvons le fjord une large toile, peinte par Karl Erik Harr, décorant le hall du navire retrace un épisode agité qu'a vécu ce fjord unique : la bataille du Trollfjord ! En 1880, un mémorable conflit a eu lieu ici entre pêcheurs, ceux des chalutiers voulant rafler d'énormes bancs de poissons au nez et à la barbe des pauvres pêcheurs ne disposant que de simples barques à rames !
En quittant le détroit alors que l'Express Côtier longe le littoral des Lofoten, le soleil se fait plus présent, arrivant à transpercer la couche nuageuse. Ainsi le panorama montagneux de l'île avec ses aiguilles, ses crêtes et ses sommets aux formes pyramidales nous apparaît dans toute sa splendeur.
Au programme
de ce début de soirée, l'escale à
Svolvær, une petite ville mais une
capitale pour les Lofoten. Principale agglomération de
l'archipel avec ses 10 000 habitants. Certes le port n'est pas le
plus pittoresque de ces îles mais il a son charme avec son
aspect typique des Lofoten. En été, les chalutiers sont
au repos et les séchoirs à morues sont libres de tous
poissons, c'est en hiver (janvier à avril) que
l'activité de la pêche au skrei bat son plein.
La promenade nous mène sur un petit îlot, au centre du
port où les " rorbuer " (cabanes de pêcheurs
louées aux estivants) sont nombreux, les reflets de leurs
façades en bois peint en rouge dansent sur les eaux du port.
Superbe !
Mais à Svolvær, il faut lever le nez pour apercevoir une
des curiosités du site : " la chèvre ". En fait un
animal de pierre. Une aiguille rocheuse qui surplombe la ville est
surmontée de deux pitons séparés de plus de deux
mètres, leur forme évoque les cornes d'une
chèvre
et savez-vous ce que font les alpinistes aguerris ?
Ils sautent de l'un à l'autre, âmes sensibles au
vertige, s'abstenir !
En route vers la prochaine escale Stamsund, nous naviguons maintenant .en plein souvenir. Nous venons de croiser un autre Express Côtier et pas n'importe lequel. Salutations habituelles entre les deux navires à grands renforts de Pooohhh ! Poooohhh ! En effet nous avons reconnu la silhouette ancienne du M/S Vesterålen, l'Express Côtier qui nous avait fait découvrir les côtes norvégiennes au cours d'un périple en juillet 1998 Une navigation qui nous avait enthousiasmé, les fjords, le soleil de minuit, le Cap Nord et la découverte des îles Lofoten par une belle soirée estivale. Des souvenirs qui ne sont pas étranger à ce nouveau séjour, nous nous étions promis de revenir un jour pour visiter plus longuement ces îles à la beauté fascinante.
L'arrivée à Stamsund marque la fin de notre
journée sur l' Express Côtier
mais c'est aussi le
début de notre séjour dans l'archipel.
Sur la route qui relie Stamsund à Leknes, je roule au pas,
impossible de me concentrer sur la conduite de notre voiture de
location, la particularité des paysages de l'intérieur
capte mon attention. C'est un autre aspect des Lofoten que nous
commençons à découvrir, différent et
complémentaire de celui visible depuis l'Express Côtier
mais tout aussi charmant.
A bord du M/S Richard With, 15 juillet 2005.
- " AU NORD
DU MONDE, A bord de l'Express Côtier norvégien " de
Claude Villers (ed. Denoël) ; p.183 & 146.