LECTURES : Morceaux choisis ...
Attention, chien sauvage ...
L'homme, grand régulateur de l'univers, est
ressenti comme un maître seulement lorsqu'il est debout ; s'il
tombe, le chien retrouve sa sauvagerie antique. J'en ai
été victime en avril 1969...
Sur un glaçon, un passage glissant et étroit, je
trébuche et je tombe. Les chiens de l'attelage qui me suit me
talonnent en jappant. Ces quatorze fauves se jettent
immédiatement sur moi, peut-être plus férocement
parce que, avec mon pantalon d'ours, mes bottes d'ours, je sens
l'ours ...
Le hasard fait que les chiens, en se reculant pour réussir un
nouvel assaut, me laissent une demi-seconde de répit. Je me
mets vivement debout, attrape mon fouet : sauvé !
Jean Malaurie HUMMOCKS Terre Humaine (Plon)
Instituteur volontaire à Clyde River...
En
janvier 1987, j'avais sollicité un poste d'instituteur
volontaire ... Celle-ci fut soumise à tous les groupes inuit
du Territoire de Baffin. Clyde, où je ne connais personne, m'a
choisi.
Je dois asurer le remplacement d'un instituteur pour deux classes de
niveau 5/6, c'est à dire pour des enfants de huit à
douze ans ayant déjà fait quatre années en
langue inuktitut et abordant pour la première fois l'anglais
comme langue étrangère...
Objet inavoué de ma misson :l'étude circumpolaire des
méthodes d'éducation primaire. Préparer l'avenir
par la formation urgente de cadres, à mieux dire faciliter
l'émergence d'une élite. Telle est mon ambition ... Ma
démarche : l'immersion.
... IL y a des coussins dans un coin de la salle et un matelas
derrière un petit paravent : sans en demander la permission,
quelques enfants quittent leur chaise pour aller s'y reposer un
moment. Après la nuit polaire, c'est en effet le retour du
soleil. Une bonne partie de la nuit est blanche et les enfants en
profitent pour jouer au ballon, faire de la bicyclette ou lutter
corps à corps dans les névés. Le matin, ils
arrivent à l'école, épuisés ; la
tête posée sur leur pupitre, quelques-uns,
étouffés par la chaleur excessive s'endorment ...
... Je m'aperçois très vite que je suis trop
didactique. A part cinq ou six qui jouent au bon élève,
face à moi, le reste de la classe suce son crayon ...
... Je modifie ma pédagogie et divise mon cours en
séquences de dix minutes, suivies chacune d'un dialogue ...
J'adopte le ton d'un voyageur en visite ou du grand-oncle. C'est cela
même : le ton d'un parent. C'est le meilleur passeport pour ma
fonction.
jean Malaurie HUMMOCKS Terre Humaine (Plon)
Le froid
...
Fait
pour décourager l'humain, interdire l'homme et rendre
impossible la vie normale, le froid arctique transforme le corps en
plaie, en perpétuelle occasion de souffrance. Le gel attaque
sans prévenir, il pince, mord, coupe, sectionne et
détruit sans qu'on s'en aperçoive. Même
après le changement de condition thermique, quand on se
retrouve au chaud ou dans des températures plus
clémentes qu'à l'extérieur, le retour du
métabolisme à des équilibres
élémentaires s'effectue dans la douleur...
Si d'habitude on ignore son corps pour en prendre seulement
conscience quand il se rappelle à nous dans une souffrance
ponctuelle, rare, inhabituelle, là, dans le Grand nord, il est
en danger, tout le temps. Grelottements, frissons, tremblements,
engourdissements, les membres ankylosés se dessinent dans des
contours flous mais pénibles : au bout des doigts le
fourmillement naît puis parcourt le bras, phalanges, paume,
poignet, tout devient gourd, se paralyse, comme si le corps
déclarait forfait puis se pétrifiait.
Michel Onfray ESTHETIQUE DU PÔLE NORD (Grasset)
La
complainte de l'ours ...
En
Arctique, l'ours s'est imposé en maître sur une banquise
que le climat tient plus que jamais en hypothèque. Du haut de
son royaume, il nous regarde grandir, nous étendre, nous
répandre, déverser sans conscience nos rejets à
la mer. Au bout de la chaîne alimentaire, il accumule dans son
corps et commence à en ressentir les méfaits. Sous
couvert de fausses apparences, l'ours polaire nous
révèle aujourd'hui les fragilités de
l'écosystème Arctique, et son avenir dépend de
nous.
Mais que pèse la vie de l'ours dans la marche du monde ?
... La vie des nomades des glaces s'est depuis longtemps
sédentarisée, et les enfants rêvent encore
d'esquimaux et d'igloo.
Quel serait le devenir de l'Homme peu à peu amputé des
grands inspirateurs de ses rêves ?
Jean Louis Etienne LA COMPLAINTE DE L'OURS (JC Lattès)
Une longue nuit ...
Une
longue nuit ... Deux mois. Frère soleil nous a quitté.
Il est parti de l'autre côté de la terre, dit-on. Il ne
reviendra sûrement pas avant la mi-janvier. Il fait 40°
sous zéro. Un froid intense et sec. Pourtant, dans mes
vêtements de caribou, je transpire. J'arrête un instant
de marcher. Je lève les yeux vers une légion
d'étoiles.
Soeur lune est maintenant notre phare dans l'obscurité
polaire. Elle illumine la toundra habillée de neige et de
glace.
Le spectacle va bientôt commencer. Une bise glaciale
m'enveloppe le visage.
Je me laisse séduire par les premiers pas de danse des
aqsaarniit, les fabuleuses aurores
boréales.
Je suis au Nunavut, "notre terre" en langue inuit.
DESTINATION NUNAVUT Guide touristique
Cap
au Grand Nord ...
On
peut rêver du Grand Nord. On peut se plonger dans les
récits de voyage ou se projeter dans les photos de banquise et
d'horizons lactés pour tenter d'y capter ces sensations
furtives qui font dresser le poil et bouillonner le sang.
Oui, de son sofa, de son hamac, parfois, on peut fort bien
voyager.
Mais on peut aussi décider d'y aller soi-même y voir de
plus près. Cela peut vous arriver un matin, sans crier gare,
comme un impulsion impérieuse, un fringale joyeuse et
urgente.
Ne pas y résister. Foncer. Il n'est de site inaccessible. Vous
surprendais-je ? Le Nunavut est desservi par l'avion...