LECTURES : Morceaux choisis ...

Attention, chien sauvage ...
L'homme, grand régulateur de l'univers, est ressenti comme un maître seulement lorsqu'il est debout ; s'il tombe, le chien retrouve sa sauvagerie antique. J'en ai été victime en avril 1969...
Sur un glaçon, un passage glissant et étroit, je trébuche et je tombe. Les chiens de l'attelage qui me suit me talonnent en jappant. Ces quatorze fauves se jettent immédiatement sur moi, peut-être plus férocement parce que, avec mon pantalon d'ours, mes bottes d'ours, je sens l'ours ...
Le hasard fait que les chiens, en se reculant pour réussir un nouvel assaut, me laissent une demi-seconde de répit. Je me mets vivement debout, attrape mon fouet : sauvé !

Jean Malaurie HUMMOCKS Terre Humaine (Plon)

 

Ecole de Clyde River  ... en 2004Instituteur volontaire à Clyde River...
En janvier 1987, j'avais sollicité un poste d'instituteur volontaire ... Celle-ci fut soumise à tous les groupes inuit du Territoire de Baffin. Clyde, où je ne connais personne, m'a choisi.
Je dois asurer le remplacement d'un instituteur pour deux classes de niveau 5/6, c'est à dire pour des enfants de huit à douze ans ayant déjà fait quatre années en langue inuktitut et abordant pour la première fois l'anglais comme langue étrangère...
Objet inavoué de ma misson :l'étude circumpolaire des méthodes d'éducation primaire. Préparer l'avenir par la formation urgente de cadres, à mieux dire faciliter l'émergence d'une élite. Telle est mon ambition ... Ma démarche : l'immersion.
... IL y a des coussins dans un coin de la salle et un matelas derrière un petit paravent : sans en demander la permission, quelques enfants quittent leur chaise pour aller s'y reposer un moment. Après la nuit polaire, c'est en effet le retour du soleil. Une bonne partie de la nuit est blanche et les enfants en profitent pour jouer au ballon, faire de la bicyclette ou lutter corps à corps dans les névés. Le matin, ils arrivent à l'école, épuisés ; la tête posée sur leur pupitre, quelques-uns, étouffés par la chaleur excessive s'endorment ...
... Je m'aperçois très vite que je suis trop didactique. A part cinq ou six qui jouent au bon élève, face à moi, le reste de la classe suce son crayon ...
... Je modifie ma pédagogie et divise mon cours en séquences de dix minutes, suivies chacune d'un dialogue ... J'adopte le ton d'un voyageur en visite ou du grand-oncle. C'est cela même : le ton d'un parent. C'est le meilleur passeport pour ma fonction.

jean Malaurie HUMMOCKS Terre Humaine (Plon)

 

Le froid ...
Fait pour décourager l'humain, interdire l'homme et rendre impossible la vie normale, le froid arctique transforme le corps en plaie, en perpétuelle occasion de souffrance. Le gel attaque sans prévenir, il pince, mord, coupe, sectionne et détruit sans qu'on s'en aperçoive. Même après le changement de condition thermique, quand on se retrouve au chaud ou dans des températures plus clémentes qu'à l'extérieur, le retour du métabolisme à des équilibres élémentaires s'effectue dans la douleur...
Si d'habitude on ignore son corps pour en prendre seulement conscience quand il se rappelle à nous dans une souffrance ponctuelle, rare, inhabituelle, là, dans le Grand nord, il est en danger, tout le temps. Grelottements, frissons, tremblements, engourdissements, les membres ankylosés se dessinent dans des contours flous mais pénibles : au bout des doigts le fourmillement naît puis parcourt le bras, phalanges, paume, poignet, tout devient gourd, se paralyse, comme si le corps déclarait forfait puis se pétrifiait.

Michel Onfray ESTHETIQUE DU PÔLE NORD (Grasset)

 

La complainte de l'ours ...
En Arctique, l'ours s'est imposé en maître sur une banquise que le climat tient plus que jamais en hypothèque. Du haut de son royaume, il nous regarde grandir, nous étendre, nous répandre, déverser sans conscience nos rejets à la mer. Au bout de la chaîne alimentaire, il accumule dans son corps et commence à en ressentir les méfaits. Sous couvert de fausses apparences, l'ours polaire nous révèle aujourd'hui les fragilités de l'écosystème Arctique, et son avenir dépend de nous.
Mais que pèse la vie de l'ours dans la marche du monde ?
... La vie des nomades des glaces s'est depuis longtemps sédentarisée, et les enfants rêvent encore d'esquimaux et d'igloo.
Quel serait le devenir de l'Homme peu à peu amputé des grands inspirateurs de ses rêves ?

Jean Louis Etienne LA COMPLAINTE DE L'OURS (JC Lattès)

Photo GNGLUne longue nuit ...
Une longue nuit ... Deux mois. Frère soleil nous a quitté. Il est parti de l'autre côté de la terre, dit-on. Il ne reviendra sûrement pas avant la mi-janvier. Il fait 40° sous zéro. Un froid intense et sec. Pourtant, dans mes vêtements de caribou, je transpire. J'arrête un instant de marcher. Je lève les yeux vers une légion d'étoiles.
Soeur lune est maintenant notre phare dans l'obscurité polaire. Elle illumine la toundra habillée de neige et de glace.
Le spectacle va bientôt commencer. Une bise glaciale m'enveloppe le visage.
Je me laisse séduire par les premiers pas de danse des
aqsaarniit, les fabuleuses aurores boréales.
Je suis au Nunavut, "notre terre" en langue inuit.

DESTINATION NUNAVUT Guide touristique

 

Cap au Grand Nord ...
On peut rêver du Grand Nord. On peut se plonger dans les récits de voyage ou se projeter dans les photos de banquise et d'horizons lactés pour tenter d'y capter ces sensations furtives qui font dresser le poil et bouillonner le sang.
Oui, de son sofa, de son hamac, parfois, on peut fort bien voyager.
Mais on peut aussi décider d'y aller soi-même y voir de plus près. Cela peut vous arriver un matin, sans crier gare, comme un impulsion impérieuse, un fringale joyeuse et urgente.
Ne pas y résister. Foncer. Il n'est de site inaccessible. Vous surprendais-je ? Le Nunavut est desservi par l'avion...

Annick Cojean CAP AU GRAND NORD (Seuil)
Livre d'or

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